SHIVAREE WEB FRANCOPHONE
  


Contact


Accueil

Mises à jour

Dernières news

Discographie

Biographie

Interviews

Concerts

Concours

Photos

Vidéos

Trade

Liens





JOURNAL "LIBERATION" (France) - 14 JUIN 2002



Un hôtel parisien à l'heure du déjeuner. Au septième étage, la moquette est muette, les couloirs (roses), déserts, la porte d'une chambre, entrouverte... Le trio américain de Shivaree devise calmement. Shivaree, contrairement à ce que la photo en couverture d'un explosif premier album paru il y a deux ans (Libération du 18 mai 2000) laissait accroire, n'est pas seulement la liane aux longs cheveux qui fait entendre la particularité de sa voix. Mais «il semble que les pays où l'on a collé ma photo sur la pochette aient connu de bien meilleures ventes qu'ailleurs», justifie en rigolant Ambrosia Parsley, la jeune femme en question. Du coup, pour le deuxième album, une sorte de patchwork éclectique et postmoderne acceptant toutes les influences sous le titre condensé de Rough Dreams («rêves bruts»), Ambrosia reste en couverture, mais, comme elle déteste être photographiée, elle s'est flanqué un large masque de sommeil sur les yeux.

Ainsi Shivaree n'est pas qu'une jolie fille. C'est aussi deux garçons, plus âgés qu'elle. De ce groupe, Ambrosia n'est ni la dominatrix, ni l'oie blanche, mais un curieux joyau. «On a bâti la formation autour de sa voix et de ses mélodies», explique Duke. Dans ce trio à la Truffaut version américaine, Jules pourrait être Duke, et Jim, Danny. D'ailleurs Danny McGough (claviers, guitare, etc.), 42 ans, blond au visage taquin, ressemble vaguement au Jim du film. Duke McVinnie (basse, guitare, etc.), quant à lui, parle peu, mais d'une voix basse, qui s'accorde avec sa carrure massive de 49 ans et demi, ses cheveux blancs et ses lunettes noires. Le dialogue se fera donc avec trois partenaires.

La légende, qu'ils entretiennent, veut que les Shivaree se soient connus à Los Angeles, par hasard ­ en anglais, ça se dit «accident». Ambrosia : «En tant que musiciens, on naviguait dans les mêmes groupes de gens qui, lorsqu'ils se croisent, dînent ensemble et puis se mettent à faire de la musique, tout naturellement. Ayant sympathisé avec Danny, je l'ai appelé un jour, lui ai proposé d'enregistrer quelques chansons ensemble ; un type dormait dans le studio. C'était Duke. Un soir, alors qu'on était partis, il a bidouillé notre travail, il a joué par-dessus ; le lendemain, on écrivait un morceau tous les trois. Et on est restés ensemble. Tant qu'on s'amuse...»


                            


Libération : Vous avez enregistré à New York (où vivent Duke et Ambrosia, ndlr) ?

Ambrosia Parsley : On est entrés en studio le 10 septembre 2001. Nul besoin de dire qu'on n'a pas travaillé le lendemain. On est toujours en train d'essayer de digérer l'événement. Maintenant, certes, la consommation, la mode ont recommencé de plus belle, mais pendant un temps, il y avait un peu plus de douceur, moins de sarcasmes. L'album comporte un morceau qui traite spécifiquement du 11 septembre, Snake Eyes. Peut-être le reste de l'album est-il plus «punchy», plus réactif que prévu. La beauté est devenue plus urgente. L'album est d'ailleurs assez court ; «on s'aime, on se quitte».

Libération : Quelle impression vous fait-il aujourd'hui ?

Ambrosia : l'album nous paraît un peu moins timide. Avec le temps, on gagne en confiance, en cohérence, tout en essayant de se surprendre mutuellement.

Duke McVinnie : la musique est un gros chaudron que nous touillions continuellement. On a évidemment envie de faire quelque chose de moderne, tout en éprouvant de l'attirance pour les vieilleries: Billie Holiday, Louis Armstrong, Ray Charles, Peggy Lee, Chet Baker, les crooners des années 30, le drame. Nous avons une capacité à intégrer tous les styles : country, disco, électronique, classique, contemporain... Notre plaisir consiste à articuler les mots, les sons et les arrangements comme un jouet. Parfois, c'est Ambrosia qui va chanter et rechanter, s'obséder sur un truc, un vers, une phrase... Ou Danny qui aura une petite idée tordue. L'essentiel, c'est de maintenir le niveau de plaisir constant, de ne pas porter les mêmes fringues, de se refaire le même cinéma.

Ambrosia : J'écoute beaucoup Gershwin et Cole Porter, j'ai dû voir mille fois le Magicien d'Oz, je suis attirée par ces mélodies, et mes deux comparses leur mettent la tête à l'envers. Prenez une chanson country blues, ajoutez une pincée de Kurt Weill et beaucoup de basse «fuzz», c'est pas chouette ? On doit sûrement rendre les producteurs complètement barges. Mais en réalité, on sait quand s'arrêter : lorsque quelque chose bloque, au niveau de la mélodie, de la voix, ou juste du sens du morceau. En studio, nous jouons «live», afin de créer un rythme organique. Tout s'enroule autour de la voix, et c'est parti : Danny va fouiller dans ses disques, il trouve un truc à insérer et Duke s'en mêle... Avec, toutefois, des idées très précises concernant la production.

Libération : Vous avez l'impression de mettre en perspective le XXe siècle musical américain ?

Duke McVinnie : c'est un compliment qui remplit de fierté. C'est aussi le bénéfice de l'âge, dans la mesure où un groupe plus jeune n'aurait jamais été autant exposé que nous à toutes ces musiques. Danny a travaillé dans un magasin de disques, de l'adolescence à l'âge de 24 ans, il a dépensé jusqu'à son dernier centime dans une énorme collection, qui nous est aujourd'hui bien utile.

Libération : Avez-vous travaillé avec d'autres musiciens ?

Duke McVinnie : ah oui ! On a été dans tellement de groupes, juste pour survivre, moi comme bassiste ou guitariste, Danny en tant que guitariste, batteur, clavier... On animait des mariages le samedi après-midi, on faisait tout le Top 50 plus Hava Naguila, et puis le soir, encore une session jazz. Il a fallu s'adapter, à tout. Mais maintenant, nous voilà ensemble depuis six ans et demi, et, dès la première semaine de notre rencontre, nous nous sentions déjà très proches.


                                                                                         Elizabeth Lebovici