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JOURNAL "LES INROCKS" (France) - 16 MAI 2000
Inconnue jusqu'à maintenant, la troublante Ambrosia Parsley de Shivaree s'invite dans le club très exclusif des filles qui comptent dans le rock américain. Avec un premier album de bure et de soie, elle réussit un disque de pop fanée, sexy et mélancolique. Un disque à écouter à cheval, sensuel et sans selle..
Dans le livret qui accompagne le premier album de Shivaree, il y a plusieurs fois cette image emblématique : posée devant une énorme raffinerie aux cheminées menaçantes, une placide petite maison de bois blanc à laquelle on a envie de souffler "Ne te retourne pas."
Prise dans la région de Los Angeles, où Shivaree a vu le jour, la photo semble extraite du storyboard d'un road-movie gentiment surréaliste. Ambrosia Parsley, la chanteuse de Shivaree, aurait pu vivre là, assise sur le perron, une guitare à la main et de sales idées au cœur, gamine solitaire chantant ses petites chansons tristes dans l'indifférence d'un décor d'apocalypse industrielle, en attendant la fin du monde ou un bus qui n'arrive jamais, faisant des danses de la pluie quand elle se serait sentie desséchée comme elle le chante sur le bouleversant Arlington girl. Arlington, Etat de Virginie, le nord du Sud, l'un des coins du monde où l'on se transmet depuis des générations l'art de transformer la peine de vivre en chansons. Ambrosia Parsley ne vient pas de nulle part. Elle est née et a grandi en Californie, son grand-père a été mineur en Virginie occidentale. Il a pris la route de l'Ouest pour fuir la pauvreté, emportant ses quatre fils dont le père d'Ambrosia, alors adolescent et un sacré répertoire de chansons traditionnelles.
"Mon premier souvenir de quelque chose de beau, c'est les chansons des Appalaches qu'on fredonnait dans ma famille quand j'étais enfant. Depuis qu'ils sont dans l'Ouest, tous les membres de ma famille sont restés très proches. Aucun n'était musicien professionnel, mais on se retrouvait souvent pour chanter et jouer de la guitare. Tout ça s'est mélangé à la culture californienne de l'époque. Mon père est parti de Virginie occidentale quand il avait 15 ans. Il était assez vieux pour avoir appris les musiques traditionnelles des Appalaches, avec les harmonies vocales et tout ça. Mes parents n'étaient pas hippies, mais il y avait quelque chose de ça. J'ai grandi entourée de gens très amusants, dans un environnement libéral. Avec mes deux frères, on faisait les 400 coups. On était tarés, mais toujours dans le bon sens. Sans jamais être allée dans les Appalaches, j'ai entendu les histoires de mes grands-parents, j'ai écouté la musique de là-bas. Le côté sombre et tordu de cette culture du Sud m'a toujours attirée. Pour moi, tout ça est presque mystique."
On rencontre Ambrosia Parsley à New York, où elle vit depuis trois ans "dans le nord de l'Etat, au milieu des cerfs, des ours, des porcs-épics, des arbres et des chemins de montagne".
Ambrosia Parsley a une gueule, harmonieuse et intense.
D'elle, on gardera après la rencontre l'esquisse d'un portrait : une drôle de fossette au menton, comme un léger démenti au sourire qui la surmonte, et un sourcil gauche étonnamment mobile et expressif, sorte d'antenne émettrice d'ondes télépathiques qu'on aurait souhaité ramener au pays pour en étudier le fonctionnement. Une belle gueule, moins cassée qu'on l'imaginait trop jolie, trop bien élevée pour sa voix et ses chansons crève-cœur. Une belle gueule, mais pas une grande gueule. Cette grande asperge savoureuse cache souvent derrière un rire nerveux sa difficulté à s'exprimer précisément sur un passé pourtant intrigant. Car aujourd'hui âgée de 28 ans, Ambrosia Parsley aura bientôt vingt-cinq ans de carrière derrière elle.
Reseda, vallée de San Fernando, début des années 70. La grand-mère maternelle d'Ambrosia vit près de sa fille, dans une caravane reliée à la maison par une rallonge électrique. Quand elle ne regarde pas "La Roue de la fortune" à la télé, l'ancêtre empoigne un de ses ukulélés (elle les collectionne) et chante pour sa petite-fille, qui l'accompagne en faisant des claquettes dans la cuisine. Trois ou quatre soirs par semaine, toute la famille va manger un peu plus haut dans la rue, chez Shakey's Pizza, où une pianiste est chargée de créer une ambiance western en jouant des airs populaires.
"Je connaissais la plupart des chansons qu'elle jouait. J'ai donc commencé à chanter avec elle et je suis devenue une sorte d'attraction locale. J'ai fini par avoir un public, les gens venaient boire une bière et rigoler en m'écoutant chanter, ils me donnaient des pièces."
A 5-6 ans, la petite Ambrosia connaît alors une belle promotion : elle est embauchée pour chanter dans une autre pizzeria Shakey's, à quelques villes de là, où se produit tous les dimanches après-midi un orchestre de quatre-vingt-dix-neuf joueurs de banjo retraités.
"C'était le rendez-vous des anciens, leur sortie du dimanche, ils se faisaient beaux pour venir écouter la musique chez Shakey's. J'étais debout sur une table et je chantais avec eux. C'est là que j'ai chanté pour la première fois avec un micro, un de ces vieux micros des années 40. J'ai fait ça pendant deux ans et ça me plaisait énormément. J'étais jeune, innocente, je ne me posais pas de questions. Mais à l'adolescence, j'ai commencé à devenir un peu névrosée et à fuir ce genre de situation. Je suis devenue très timide, repliée sur moi-même. J'étais passionnée par la musique et j'écrivais plein de chansons, mais je me contentais de les enregistrer pour moi, dans ma chambre. Je me serais tuée plutôt que de les chanter en public. Plus tard, il a fallu travailler, alors j'ai fait plein de petits boulots, et je me suis toujours sentie plutôt minable. Je me suis alors remise plus sérieusement à la musique en me disant que c'était peut-être ma planche de salut."
Au bout de sa longue traversée du désert (nostalgie de racines sudistes qu'elle n'a jamais foulées, puis exil intérieur dans le tunnel aux murs épais de l'adolescence), Ambrosia croise deux drôles de bédouins : Danny McGough et Duke McVinnie, les artisans du son de Shivaree.
Le premier, organiste de Tom Waits, a rencontré Ambrosia dans une fête où elle faisait écouter une de ses demos à quelques amis.
"Je cherchais des musiciens, mais je n'espérais pas que Danny McGough s'intéresse à moi. Il faut savoir que dans un certain cercle de musiciens à Los Angeles, Danny est une sorte de dieu." Le lendemain, la chanteuse recevait de lui un appel : "Ta musique ne craint pas tant que ça, c'est moins horrible que ce qu'on entend d'habitude. Si tu veux que je joue avec toi, rappelle-moi."
Quelques jours plus tard, Danny et Ambrosia travaillaient dans le studio d'un ami de Duke McVinnie, ancien guitariste de JJ Cale dont il semble être la doublure. Duke rendit visite à son ami et, désœuvré, entreprit pendant la nuit de placer des parties de guitare sur les bandes enregistrées plus tôt par Danny et Ambrosia. En leur absence.
"Quand j'ai découvert ça le lendemain matin, j'étais furieuse. Je ne connaissais pas ce type et il s'était permis de changer notre musique sans rien nous demander. J'avais bien l'intention de lui botter le derrière, mais le problème, c'est que ce qu'il avait joué était excellent. On l'a laissé dormir, et quand il est arrivé, j'ai composé une chanson avec lui. Puis on a terminé la session ensemble, Duke, Danny et moi. Un ami a alors proposé d'envoyer ce qu'on avait enregistré à des maisons de disques. Le lendemain, nous avions une proposition de contrat. Et le surlendemain, nous en avions cinq. On s'est regardés tous les trois et j'ai dit "On est un groupe." On a vraiment été estomaqués par la rapidité avec laquelle tout est arrivé."
Depuis, Ambrosia est restée fidèle à son improbable paire de musiciens. Lorsqu'on demande à ce vieux briscard de Duke McVinnie ce qui l'a séduit dans la musique de la jeunette, il répond "Le côté sombre de ses chansons, ses paroles inhabituelles."
L'album, ce sont douze chansons belles comme un bouquet de roses fanées.
L'une d'elles s'appelle "Lunch", mais elle aurait pu s'appeler Lynch : à travers ses chansons, Ambrosia Parsley ressemble à une héroïne de Blue velvet ou de Twin Peaks. Avec ses histoires de prédation amoureuse et de dérives alanguies, elle aurait eu sa place sur l'album Murder ballads de Nick Cave. Shivaree réinjecte glamour, trouble et érotisme dans la mélancolie.
La mère d'Ambrosia Parsley est radiesthésiste. A entendre la voix de sa fille, on se dit que le goût pour le paranormal est héréditaire chez les Parsley. A croire qu'entre 5 et 25 ans, Ambrosia n'a jamais chanté : sa voix est aujourd'hui celle d'une ancienne petite fille. D'une petite fille qui se serait enfilé un paquet de cigarettes avant de commencer à chanter, d'une Betty Boop qui viendrait de se faire plaquer par son homme. Une voix qui aurait traversé le désert et y aurait croisé pas mal de mirages. Une voix qui se déchire comme des lettres d'amour trempées par les larmes. Lessivée, gorgée de doutes et de désillusions, revenue de beaucoup de choses, sauf du réconfort bien naturel de chanter.
"Je ne peux pas dire quand j'ai commencé à chanter, parce que j'ai toujours chanté. Enfant, j'étais le genre de gamine qui chantonne en permanence. Je chante depuis si longtemps que je n'ai pas d'influences conscientes."
Avec une voix pareille, pleine de pathos et de sensualité, Ambrosia aurait pu se contenter de faire une belle carrière dans la musique de genre jazz ou country de préférence. "Mais nous aimons tous les trois des styles de musique très différents, explique Danny. S'enfermer dans un seul, ce serait se condamner à l'ennui."
Ambrosia confirme : "Plus jeune, j'étais branchée par le punk et le heavy-metal, mais j'ai toujours écouté du vieux jazz, les standards. Mes parents aimaient Ray Charles et George Jones, mes deux chanteurs préférés. J'aimais aussi Nina Simone, Billie Holiday, Sun Ra, Captain Beefheart... Au final, je n'ai jamais appartenu à un clan musical plus qu'à un autre."
Sur l'album de Shivaree, on entendra donc plein de bouts de style : de la country, du funk, du jazz, des comptines, de la pop, des guitares noise, des scratches, du gospel et même de la valse, parce qu'Ambrosia aime la valse. Shivaree chavire : il y a, dans le nom et la musique de ce groupe, les premières mesures d'une valse limoneuse qui pourrait se terminer dans le décor ou à l'horizontal. Impossible à figer, la musique de Shivaree ressemble à une ville champignon, construite dans l'urgence et sans plan, autour de la rivière de mélodies d'Ambrosia, chipie chagrinée entourée de musiciens imprévisibles.
"J'ai besoin de tordre les choses pour les rendre plus intrigantes, je n'aime pas quand la musique est trop bien rangée. Le point commun à tout ce que j'aime, c'est les belles mélodies. Quand il y a une belle mélodie, il peut y avoir le chaos derrière, la chanson sera toujours audible. Avant de présenter une chanson à mes musiciens, je m'assure de pouvoir la chanter a cappella, qu'elle puisse tenir toute seule. Ensuite, ils en font ce qu'ils veulent, ça peut être très éloigné de mon idée de départ et changer en permanence, surtout sur scène. C'est un jeu entre nous, qui nous évite le surplace."
Aujourd'hui, à quelques heures de son concert new-yorkais, Ambrosia annonce que "ce soir, on va jouer du mambo". Ah bon. Quand elle arrive sur la scène du Mercury Lounge, petit club du Lower East Side, on réalise qu'on avait mal compris : c'est "maboul" qu'elle voulait dire. Le groupe donne en effet de ses chansons des versions latinos légèrement déréglées. Mais également funky, ou noise, ou pop. Sur disque comme sur scène, la musique est autant un terrain de jeux qu'un champ de bataille pour Shivaree. Là, le groupe évoque un Velvet Underground de cabaret, en virée dans un saloon du Far-West. Il y a quelque chose de frais, d'heureux dans la déglingue.
Le Shivaree-business, c'est l'entertainment, pouffer de rire à la fin d'une chanson lacrymogène, raconter entre les chansons d'invraisemblables et très attendues histoires de famille : comment la grand-mère paternelle d'Ambrosia, une ancienne Miss Kentucky, rossait son homme avant de le conduire à l'hôpital ; comment petite, elle jouait à Superman contre Mary Poppins avec son frère jumeau... Une main sur la hanche, deux doigts passés dans le col du T-shirt zébré, la naufragée volontaire Ambrosia prend des poses et roucoule des yeux, toujours très adroite dans le jeu de sourcil gauche, son irrésistible joker.
Stéphane Deschamps

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