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JOURNAL "LES INROCKS" (France) - 17 JUIN 2002
Pour la sortie de son deuxième album Rough Dreams, Ambrosia Parsley, chanteuse du trio Shivaree, répond à nos questions. En écoute, un titre inédit et sur le site de France Inter, la Black Session enregistrée le 14 juin chez Lenoir.
- Inrocks : Comment présenterais-tu Shivaree à quelqu’un qui ne connaît pas le groupe ?
- Ambrosia Parsley : Duke, Danny et moi pensons que ce que nous faisons est très américain. Quand on grandit dans une grande ville comme Los Angeles ou New York, entourés de gens originaires d'endroits différents, on est exposés à tant de musiques différentes chaque jour qu'on ne peut que devenir un mélange de ce qu'on entend. En vieillissant, chaque jour de nouvelles choses s'ajoutent à cette identité : la musique que les voisins écoutent ou le bruit des essuie-glaces sur la voiture. Tout ça continue, encore plus depuis que nous voyageons, nous sommes exposés à encore plus de choses. Les bruits de la ville, des voitures, de la météo sont très musicaux pour nous. Les sons des verres qui tintent dans un bar peuvent être pleins de mélodie ou de rythme. Chaque jour, quoi qu'on fasse, il y a la possibilité d'assimiler certaines de ces choses. Nous sommes attirés par certains sons. Certaines histoires et certaines chansons nous font penser à certains sons, certains instruments. Pour nous, une chanson est presque toujours comme un petit film. En fonction de l'histoire, on choisit les acteurs – les instruments, les sons. Il n'y a jamais qu'une direction. Chaque chanson demande à créer son propre petit monde. Parfois, la découverte est inconsciente. On oublie pourquoi on est attirés par certains sons. Nous avons été exposés à beaucoup de musique. A Lisbonne, il y avait un chanteur de fado dans un bar. On ne voit pas ça ici. On se sent toujours chanceux quand on vit des moments comme celui-là. La musique nous fait faire d'étranges voyages. Parfois, à la fin d'un dîner, on se met à jouer de la musique et ça dure toute la nuit. Ca harmonise les relations entre les gens, tout le monde est dedans. C'est ça la musique.
- Inrocks : Dans quelles conditions avez-vous enregistré votre nouvel album ?
- Ambrosia Parsley : Nous avions prévu d'enregistrer le disque à Manhattan, mais nous avons commencé le 10 septembre dernier. Nous avons donc enregistré dans un studio dans les Catskills. Le propriétaire de ce studio a une incroyable collection d'instruments. Si on veut un banjo à six cordes de 1942, il en a un. Il a tout, tous les orgues, tous les amplis, toutes les guitares, nous étions comme des gamins dans une confiserie. Notre méthode de travail, c'est d'essayer plein de choses, d'ajouter, d'empiler, puis de commencer à enlever en ne laissant que les préférées. C'est comme s'habiller. La chanson commence nue, puis on ajoute des couches jusqu'à ce qu'elle nous plaise, puis on enlève des couches. Mais les chansons ne sont pas figées, on ne les rejoue jamais comme elles sont enregistrées, c'est impossible pour nous. Suivant l'humeur, on peut changer le tempo, le groove ou même les paroles. C'est ce qui est drôle, changer de vêtements tout le temps, évoluer, se sentir vivant. Sur le premier album, je voulais tout changer, ça commençait à me rendre névrotique. Mais après avoir tourné pendant dix-huit mois, j'ai appris que les chansons n'étaient pas finies. Un disque est juste un cliché. Je me suis sentie mieux avec ces chansons, parce que j'ai découvert que le disque n'était que le début.
- Inrocks : Quelle oreille portes-tu aujourd’hui sur votre premier album ?
- Ambrosia Parsley : Avant le premier album, on a passé beaucoup de temps à chercher ce qu'on allait jouer ensemble. Nous étions un nouveau groupe, il nous a fallut du temps pour devenir un vrai groupe, avec de l'intuition, de l'anticipation, du rythme commun. Nous étions ensemble depuis six ans et demi avant le premier disque. Avant de le sortir, nous aurions pu en sortir trois. Maintenant, il sonne comme une esquisse pour moi, ce qui doit faire son charme pour beaucoup de gens. Ce nouveau disque est venu beaucoup plus vite. Nous nous connaissons. Le premier album était frustrant, il a rendu tout le monde dingue. Il y a eu beaucoup de temps à se taper la tête contre les murs. Le nouveau vient d'un groupe qui a plus confiance en lui. Sur le premier disque, les mélodies étaient très simples, parce que j'étais encore au stade où j'apprenais à être chanteuse. Je progresse. Le nouveau est plus cohérent. On le sent comme une évolution par rapport au premier disque, et c'est tout ce qu'on peut espérer. S'il y a un hit ? Je ne sais pas, sûrement pas. On n'attend pas que ça se reproduise. Ca ne sert à rien d'y penser, c'est un mystère. Je ne sais pas pourquoi une chansons devient un tube. Quand on enregistrait Goodnight moon, on trouvait juste que c'était un mambo sympa. On n'attendait sûrement pas qu'il fasse ce qu'il a fait. Si ça se reproduit, on sera donc tout autant choqué. On a envie que les gens nous aiment, qu’ils nous trouvent sympa, tout ça. Mais en même temps, on évite de penser à tout ça. Quand on est en train de faire le disque, c’est presque une question de superstition. Si on essaie d’anticiper ce que les gens écoutent, ça devient impossible. Tout ce qui est hors de notre contrôle nous détourne de la seule chose importante : la musique. Tant qu’on reste concentré sur la musique, on peut trouver le sommeil et se regarder dans une glace, sentir qu’on fait notre boulot du mieux qu’on peut.
- Inrocks : En quoi Shivaree est-il un vrai groupe, pas seulement une chanteuse accompagnée ?
- Ambrosia Parsley : Nous jouons tous avec d’autres musiciens, parce que c’est notre boulot de musiciens, mais Duke et Danny, c’est ma famille. Il y a quelque chose entre nous. On s’est rencontrés, et on a tous les trois entendu cette petite voix qui dit : je vais les connaître pour longtemps. On s’est reconnus. On sait qu’on restera en contact jusqu’à la fin de nos jours. C’est ce qui est arrivé quand j’ai rencontré Danny et Duke. Il y a quelque chose de précieux dans cette relation, que j’ai envie de protéger, qui me rend heureuse. J’aime avoir un groupe, un gang, une famille, je ne suis pas solitaire. J’avance en meute. En plus, ils sont une source d’inspiration pour moi, et réciproquement. Shivaree, c’est une union libre. Le plus important, c’est qu’on s’amuse. A part pour savoir qui n’a pas baissé la cuvette des toilettes dans le bus de tournée, il n’y a pas beaucoup de conflits entre nous. Nous nous respectons mutuellement, nous nous protégeons, nous nous écoutons. C’est comme ça depuis que nous nous sommes rencontrés : nous sommes un gang. Et nous avons beaucoup de chance.
- Inrocks : Tu as grandi en Californie et tu vis aujourd’hui sur la côte Est. Est-ce que la Californie te manque ?
- Ambrosia Parsley : Toute ma famille est encore en Californie, elle ma manque parfois, mais c’est bon aussi de s’éloigner des gens avec qui on a passé chaque minute de sa vie pendant tant d’années. Maintenant que j’ai mis de la distance entre nous, j’ai l’impression qu’on se connaît mieux. Depuis que je suis partie, j’ai appris plein de nouvelles histoires sur ma famille. Je collecte des histoires qui font que je les aime encore plus. Ma famille s’attendait à ce que je parte, ils l’ont accepté très vite.
- Inrocks : Ta famille est originaire du Sud des Etats-Unis. Connais-tu cette région ?
- Ambrosia Parsley : Nous avons joué en Virginie, au festival Mountain Stage. Ils m’ont accueillie comme si je rentrais au pays. Nous ne sommes restés qu’un jour et demi. Nous n’avons pas vu grand-chose à part la salle de concerts, mais j’adore être dans un endroit où les gens ont l’accent sudiste, parce que tout le monde a cet accent dans ma famille. Moi, j’ai toujours été frustrée de ne pas avoir cet accent, j’ai grandi et suis allée à l’école en Californie. Je suis jalouse quand je les entends parler doucement, comme s’ils avaient du miel dans la bouche.
- Inrocks : Comment se déroule ta vie quotidienne ?
- Ambrosia Parsley : Je me lève, je promène les chiens, je fais les courses, la lessive, puis Duke arrive, je fais la cuisine, on glande et puis on fait de la musique. Dans la maison de Duke, c’est comme un studio de répétition avec une énorme cheminée. On peut faire du bruit sans déranger personne d’autres que les cerfs et les porcs-épics.
- Inrocks : Qu’as-tu appris avec les années ?
- Ambrosia Parsley : J’ai appris à être plus relax, à avoir moins peur de ce qui arrive. J’ai encore mes monstres tapis sous le lit, mais j’ai commencé à avoir plus confiance en ce que nous faisons. Même si elle ne dure pas, c’est une vie agréable. J’ai des progrès à faire sur tout les niveaux. C’est ce qui excitant : le mouvement, l’évolution, la découverte. Je suis plutôt heureuse de tout ce que nous avons fait jusqu’à maintenant, des moments, des histoires. Mais on est toujours étudiant dans cette vie, heureusement. Sinon, la vie serait ennuyeuse.
Stéphane Deschamps 17 juin 2002

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